« Tu fais quoi en ce moment ? A part attendre que la pluie tropicale cesse et regarder le monde avec une longue vue… » me demandait Sophie l’autre jour.
Ce que je fais, gamine ? En fait, je me dépêche. Je me dépêche de voyager avant que toute cette planète ne finisse par ressembler à la Floride, ce paradis frelaté subtropical en perdition, spécialement aseptisé pour les retraités. Et je jure sur la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme que toutes les situations, lieux et personnages qui suivent sont réels.

Aaah la Floride et ses couchers de soleil à Keywest, attendus chaque soir par un troupeau d’estivants applaudissant l’astre couchant comme un show télé, ses petits vieux en lotissement grillagé ultra-luxe-piscine, interdit aux chiens et aux enfants, gardé par des milices privées armées, qui tirent sans sommation sur tout ce qui va du basané au noir, sa magnifique économie souterraine qui lave plus blanc l’argent sale, ses Everglades aux pesticides avec ses alligators sous cloche de verre et sa pollution au mercure, ses indiens séminoles cotés sur le second marché, ses plages bétonnées arpentées par une jeunesse dorée au Diet Coca, aux filles siliconées et botoxées de la tête aux pieds, ses élections truquées, son apartheid social, ses discriminations raciales et son ultra-conservatisme si bon enfant…

Aaah la Floride et ses terrains de golf aux greens entretenus par des latinos sous-payés, ses parfaits et monotones alignements de palmiers génétiquement modifiés sur des trottoirs toujours impeccables où l’avoine folle de Verlaine est interdite de séjour (ici pas de « colloque sentimental »), son étalage de cabriolets sans rayure ni poussière et de gourmettes en or, reluisantes de trafic ou de fond de pension prospère, son extrême-droite cubaine entraînée à la guerre totale contre l’île ennemie d’en face.
Inoubliable Floride qui a porté la vulgarité sur les fonts baptismaux pour en faire un modèle de mode de vie, ce « Sunshine State » qui ne parle jamais du quartier d’Overtown à majorité noire, le grand oublié de la prospérité américaine qui compte parmi les plus pauvres des Etats-Unis, quand affluent les milliards des riches businessmen d’Amérique latine pour acheter, rubis sur l’ongle, des appartements à Downtown Miami.

Aaah la Floride, réputée pour ses nombreuses plages, contrairement à ses librairies et ses bibliothèques : Naples Beach aux belles demeures cossues dont la peinture semble ne jamais s’écailler, astiquées par des domestiques salvadoriennes non-déclarées, ses boutiques haut de gamme inabordables de Fifth Avenue South, promenade préférée des Cougars du coin ; Fort Myers Beach, la station balnéaire ou tout est familial, avec ses motels économiques familiaux, ses restos familiaux, ses attractions familiales, ses hamburgers et ses préoccupations de taille familiale. Et Clearwater Public Beach et sa jeunesse Hollywood chewing-gum aux inévitables filets de volleyball.

Aaah la Floride et sa vie culturelle aussi raffinée que sa pâte à pizza et aussi épaisse que la moquette de ses casinos, sa perpétuelle odeur de pop-corn, ses musées d’art contemporain qui n’ont rien à dire, sa trépidante vie intellectuelle sponsorisée par Unilever, Pepsi et Chrysler, où tout débat culturel porte forcément sur la faiblesse en calories des cocktails-aux-cinq-légumes-frais du Pink Parrot. Sans oublier son architecture endiablée, créative comme une pièce montée tartinée à la crème light, ses banlieues balnéaires aussi ringardes qu’ostentatoires, d’une propreté militaire (relire d’urgence le grand Eduardo Manet au sujet de la Floride, c’est truculent), ses resto-bars so-fashion aux appellations parfumées à la noix de coco synthétique, façon publicité Tahiti douche, ses paysages traversés par des 4X4 monstrueux, ses rangées de catamarans et de luxury yatchs qui ne naviguent jamais pour rester propres et vus de tous.

Aaah la Floride, cet aboutissement du rêve américain, plastifié, hamburgueurisé, désodorisé, aux citoyens repus de suffisance mercantile : en Floride tout le monde sourit, tout le monde est bronzé-boosté à coup de gélule, de complément vitaminé ou de DHEA et résolument heureux sous un soleil coté en Bourse, c’est obligatoire, c’est pour la photo. Leur foutue manie de se tirer le portrait en soirée, entre amis, en famille, épaule contre épaule, joue contre joue, façon rubrique people : la preuve irréfutable et numérisée de leur bonheur de vivre. So nice !

Joyeux Etat avec son incontournable ville d’Orlando où le bonheur à la Disney vous pourchasse bien au-delà des limites du parc d’attraction, jusque dans votre hôtel. Je n’ai jamais vu d’affichage publicitaire aussi con et impudique que dans cette contrée qui bat tous les records de clinquante trivialité, on se croirait dans un roman californien d’Alison Lurie. Et je tairai les comportements qui font de cet Etat une destination très prisée par certains touristes aux exigences intimes bien typées : l’éthique est un gros mot dans cette région leader de l’industrie du porno cheap.

Jamais je n’ai été aussi régulièrement et grossièrement sollicité par des femmes, divorcées ou mariées, bourgeoisement nanties, repulpées, de tous âges, sapées comme des danseuses de saloon, décolletées jusqu’en Antarctique, qui s’ennuyaient à mourir sur leur sofa en nubuck beige clair (pourquoi tout est toujours beige clair dans les salons en Floride ?) et qui me trouvaient plus exotique qu’un palmier ou un surfeur de Cocoa Beach. Inconscientes de l’obscénité avec laquelle elles espéraient me séduire, surexcitées par une palpitation euphorisante, la même que celle qui les étreint quand elles jouent au bandit-manchot. Elles font toutes ce même bruit de jupe qu’on remonte sous la table à cocktail pour mieux exposer des cuisses overbronzées. Se lavant ensuite pieusement la conscience et l’âme au temple, à la synagogue ou à l’église, puisque j’ai eu droit à tous les échantillons religieux d’une population féminine aussi dogmatique et ennuyeuse que son lissage brésilien. Pas grand-chose à dire sur l’indigence de leur conversation et sur leur vision du monde et des hommes, si ce n’est qu’à quarante ans passés, elles continuent de customiser tout ce qu’elles trouvent avec des petits cœurs adhésifs pailletés.

Aaah la Floride, immense Club Med du bonheur, grand paquebot où la croisière consomme et s’amuse puisqu’il n’y a absolument rien d’autre à y faire. Si le sens de l’accueil et la gentillesse de ses habitants sont indéniables, jamais au grand jamais on ne m’a posé de questions aussi stupides, formatées et ignares, jamais je n’ai entendu d’opinions et d’idées aussi épouvantables (sauf peut-être au Texas), mêmes dans les milieux universitaires.
J’ai assisté quotidiennement au grand show sacrificiel de la philosophie, de l’humanisme et du monde des idées : intellectuellement et culturellement, la Floride c’est les jeux du cirque, colorés en rose-bonbon et froufrouteux façon Barbara Cartland.
Alors que j’évoquais le Siècle des Lumières, une charmante femme, pourtant diplômée de l’enseignement supérieur, m’a tout de suite parlé de Thomas Edison. Normal, Voltaire et Diderot ne sont pas les fondateurs de la General Electric. J’ai tout entendu, que Schopenhauer est une marque de moto, John Stuart Mill est un vétérinaire de Tallahassee, Copernic une fusée, Karl Marx est le père des acteurs du même nom, que le prix d’un livre devrait être calculé sur son nombre de pages, que la faim dans le monde a heureusement disparu à la fin du 19ème siècle, que Madagascar est une recette de cuisine… Epuisant, déconcertant, déprimant tout cela.
Epuisant aussi cette manie de dire « I love it, I Iove you, we love you », à tout bout de champ, cent fois par jour, comme une auto-persuasion maladive, à en perdre la signification de ces mots sacrés : j’ai bien compris, ils s’aiment tous, dans la multitude et le désordre. J’ai si souvent pensé à Prévert et ses variations sur la cerise, « La vie est une cerise, la mort est un noyau, l’amour un cerisier ». Ici les cerises sont confites et décorent les desserts à la jelly vert pomme.

J’y ai vécu et travaillé onze mois comme consultant, avec des céphalées à chacun de mes réveils et une envie folle de prendre mes jambes à mon cou pour fuir vers l’île d’Ometepe, sur le lac Cocibolca, dans le village de Tichana.
Ometepe, l’exact contraire de la Floride, son opposante, sa rébellion en pleine figure, ses volcans sublimes et ses habitants si chers à mon cœur, qui ne possèdent pas grand-chose mais ont l’essentiel, planté bien droit dans leurs regards. Et de l’amitié plein les mains.
Pueblo de Tichana, refuge de rien du tout, avec mon hamac sous le toit qui fuit, ma méditation sans fin au rythme des chants nahuatls de Anna Maria la vieille sandiniste, surveillant ses petits-enfants qui jouent avec des morceaux de bois flottés. Adorable vieille dame qui me taquine toute la journée, m’abrite dans sa maison sans rien demander en échange et me ressert toujours trois fois de son excellente cuisine parce qu’elle me trouve trop mince. Trop grand aussi : combien mesures-tu ? C’est bien impoli d’être aussi grand, tes pieds dépassent du hamac.
Et Bianca, la veuve silencieuse qui me fournit en chocolat brun et amer comme son regard, avec sa discrétion et sa pudeur indigènes, vendeuse de café, du matin au soir, pour nourrir ses cinq enfants, toute en douces rondeurs, loin des canons efflanqués et photoshopés des magazines. Bianca au visage si las et marqué par une vie bien ingrate, d’une beauté sublime, fière, tourmentée, unique et sans fard, à ne plus pouvoir détacher mon regard d’elle quand au loin je la vois tresser ses cheveux, capable de réciter de tête tant de poèmes de Neruda et de Juana de Ibarburu. Bianca qui a honte de ses pieds et de ses mains abîmés, qui se trouve trop petite, trop ronde et trop laide, et se retire à marée basse chaque fois que j’ai tenté de lui dire combien elle est belle et désirable à couper le souffle. Bianca l’admirable, femme d’honneur, remarquablement intelligente, intarissable sur l’histoire de son peuple et de son île, et qui trouve encore le temps et la force de militer aux côtés d‘Inti Solidaridad.
A Tichana, la nature est exubérante, les plages désertes, la douceur de vivre est infinie et les gens sont d’une pudeur et d’une poésie incroyables. J’ai croisé un taxi-poète, un cultivateur-musicien, un rémouleur-artiste peintre, une fonctionnaire de mairie-collectionneuse de pétales de fleurs, un gardien de cimetière-boxeur à la retraite et un garde-barrière qui attend encore qu’on pose une voie ferrée… Un monde décalé, tout droit sorti d’un roman de Garcia Marquez. Tout y est tranquillement surréaliste. Et la beauté du regard de tous ces gosses, ces yeux étonnés, émerveillés quand ils viennent me réclamer chaque matin un nouveau tour de magie. Enfin et surtout, les habitants ont une qualité qui surpasse toutes les autres : ils me foutent une paix royale.

J’ai croisé en Floride un groupe de touristes français : ils revenaient là chaque année, ébahis de tant de magnificence autour de leur piscine javellisée, prétendant que c’était ce qu’ils avaient rencontré de mieux de tous leurs voyages, puisque la beauté se mesure en étoile hôtelière.
J’ai imaginé sans problème toutes leurs destinations. Je me suis alors dis qu’il était temps de partir et de reprendre mon voyage désorganisé, avant d’être contaminé et de porter moi aussi des chemises hawaïennes.
C’est en rencontrant Yvon, un breton de Saint-Quay, bourlingueur échoué malgré lui près de Miami pour réparer son voilier en urgence, que j’ai eu droit à un résumé qui a hâté mon départ. Il m’a dit : « En Floride, il n’y a que deux choses, des « riches plus ou moins riches » et des « pauvres plus ou moins pauvres », c’est-à-dire des putes et des désespérés qui désespèrent de devenir un jour des putes, même leur pluie leur ressemble : grasse et vulgaire ». Et c’est en entrant dans un magasin de Coral Gable que j’ai reçu le coup fatal : j’ai vu des chaussettes de marque « Baudelaire » ! No fucking way, j’ai rompu mon contrat et je me suis enfui deux jours plus tard pour le Nicaragua. Les maux de tête ont cessé dès la salle d’embarquement.

Rien ne m’a jamais vraiment mis en colère dans ma vie, sauf la Floride. C’est une fin du monde comme une fin en soi. J’ai derrière moi vingt-cinq années de tour du globe, de voyages parfois dantesques, terribles, magnifiques, violents, révoltants, passionnants, épuisants, laborieux, sublimes ou détestables, sur tous les continents, mais je ne regrette aucun lieu, aucun endroit, aucun petit bout du bout du monde. Sauf la Floride : c’est l’exacte limite de ma tolérance.
La Floride est un non-lieu.