Tatouage tordu de silence, presque effacé, commençant par un A. Cinquième série des femmes du Camp II, 1944. Je me suis toujours demandé comment était ton bras avant. Avant le tatouage du silence gris des fumées. Qu'ont-ils fait de tes cheveux tondus Maman ? Peut-être des boucles cousues sur la tête d'une poupée allemande aux bras de porcelaine intacts. Tu dis que ta seule honte furent ces premières règles trop précoces qui coulaient le long de tes jambes nues, les soldats riaient en te jetant des pierres, le sang gelait sur tes mollets décharnés. D'abord internées dans un hôpital de Kolding, toi et ta cousine êtes détenues pour forcer l'oncle industriel danois à produire des instruments de précision pour les sous-marins allemands. Ensuite Convoi. Court transit dans le camp de Theresienstadt. Convoi. Esclaves dans une usine près de Hanovre. Convoi. Transférées près de Monowitz comme main d'œuvre dans les usines hitlériennes. Transfert au camp II par erreur. Tatouage. L'oncle verse une rançon, s'incline, fabrique. Puis zone de transit du camp II. Convoi, encore. Retour dans une usine près de Hanovre. Tu ne parles plus. Le tatouage t'a rendue muette. Tu sais, tu as vu. La fumée. Son silence. Plus qu'une question de mémoire, c'est ce silence qu'il ne faut cesser de rompre. Au nom de ton sourire invaincu.

Rachel Saint Martin, née Baruch Dinesen